Éloge des vieux politiciens

« Vous connaissez Dame Gertrude,
C’est une femme à sentiment,
Qui n’est ni coquette ni prude
Et qui pense solidement.
On ne voit pas chez cette belle
De jeunes gens avantageux.
Ce sont des vieux, ce sont des vieux
Qu’elle aime à recevoir chez elle
Ce sont des vieux, ce sont des vieux,
Qu’avec raison elle aime mieux…  »

Cette pépite dYvette Guilbert (Le Boloblog se doit d’instruire les jeunes générations sur leur patrimoine chanté à écouter ici) peut-elle s’appliquer en politique ? A l’heure où la Macronite aigüe succède à d’autres manifestations d’un profond désir de renouvellement du personnel comme des pratiques politiques, doit-on faire l’éloge des vieux ? Ou peut-on s’y risquer, un poil avant d’être accusé de plaidoyer pro domo ?

Ce dessin de FRAP pour Télénantes date de 2010

La gérontocratie soviétique n’est certes pas mon modèle. Je suis bien convaincu que le temps des carrières de plusieurs décennies est révolu et c’est un incontestable progrès. Pour autant, j’ai toujours été agacé par la grossièreté du geste qui consiste à montrer la porte à un maire ou député au motif qu’il a atteint l’âge légal de la retraite (et qu’il détient un mandat envié, parce que bien des maires âgés de communes aussi anonymes qu’eux ont du mal à décrocher faute de remplaçants !). Que je sache, la droit à la retraite est une conquête visant à protéger les travailleurs pour leur vieux jours, pas une relégation avec perte du droit à une citoyenneté active potentiellement caractérisée par l’exercice d’une fonction élective ! Et, si nous déclarons inapte à la fonction politique active tous les plus de 65 ans, on va avoir quelques difficultés de fonctionnement d’une part, et de représentativité démocratique d’autre part, eu égard à une pyramide des âges qui illustre leur poids démographique dans les années à venir ! Mais là n’est pas le centre de mon propos. (Introduire un article par une digression, il faut oser…).

Quoique.

Un récent échange Facebookien avec un ami qui s’est légitimement reconnu dans mon précédent post, me laisse à penser que, non seulement on veut envoyer à la retraite les élus blanchis sous le harnais, mais qu’en plus, on leur dénie ce qui pourrait éventuellement leur rester : le pouvoir de la parole, le magistère du témoignage, l’autorité morale ou intellectuelle. Mieux, il conviendrait de veiller à ce que les médias de service public s’interdisent de leur ouvrir leurs micros, la parole politique et sur la politique étant exclusivement réservée, outre aux commentateurs, éditorialistes et dessinateurs de presse, aux élus en exercice, seuls dotés de la légitimité démocratique. On voit bien là se dessiner une double discrimination : par l‘âge d’abord, par le statut d’ancien élu ensuite !

Dessin de FRAP pour P-O Juin 2010

Oui, je sais, Eric, j’exagère un poil. Mais comme ça ne t’arrive jamais tu me pardonneras !

Cette tentation quasi totalitaire recèle en outre un inconvénient majeur : elle oublie, nie, néglige, mésestime, méconnaît ou ignore un pan entier de la fonction politique : la fonction tribunicienne, le pouvoir des mots, de tout temps très injustement inséparable de celui ou celle qui les prononce et de son aura réelle ou supposée. Ainsi, 100 élus bretons en exercice (les élus de la Loire-Atlantique ayant été admis à cette dignité) ont-ils affirmés leur soutien à mon candidat Benoît en ne suscitant qu’un encart dans Ouest-France. La simple annonce de la prise de position du seul Bertrand Delanoë a elle justifié une invitation à la matinale radio la plus écoutée de France. Injuste. Cruel. Comme il est injuste et cruel qu’une bagarre dans un tramway fasse la une quand le bus qui arrive à l’heure n’intéresse personne. Comme la probabilité que ces lignes feront au mieux marrer quelques potes et que le plus grand nombre ignorera tout de leur resplendissant intérêt. Oui, l’opinion et le choix du seul Bertrand Delanoë intéresse plus et mieux que celui des 99 co-signataires de Marylise Lebranchu que je connais et apprécie pour beaucoup d’entre elles. Pour ce qu’il est et a été, pour ce qu’il représente ou incarne. Pour ce qu’il a fait aussi. Pour sa capacité à dire, pour son verbe. Nierions-nous le pouvoir et la nécessité du Verbe ? Pourquoi l’expression de son point de vue est-elle un évènement politique ? Parce qu’elle est reconnue comme telle par ses pairs, ceux qui font et commentent la politique, parce qu’un nombre important de gens considèrent que sa parole peut orienter leur choix, ou y sont à tout le moins attentifs, alors que Louis Le Pensec, lui aussi rangé des voitures…

J’ai retrouvé ça dans « Les Aventures à Jean-Marc » MCO Editions 1998

Et puis, vous imaginez la motion d’exclusion du débat public appliqué à Pierre Mendès-France, révéré par plusieurs générations : « T’as gouverné combien de temps ? 8 mois ? T’as été battu aux législatives à Grenoble ? Bon, ben, tu te tais ! ». Y a quelque chose qui cloche, non ?

Alors, vieux de la vieille, ne vous accrochez certes pas comme des berniques au rocher ! Préparez vos successions ! Sachez laisser la place aux jeunes ! Laissez les agir comme ils l’entendent et non comme vous l’auriez fait ! Mais continuez à prendre la parole, de manière d’autant plus précieuse que vous saurez vous faire rares. Et nous, bonnes gens, sachons ouïr la voix des sages qui ne sont plus candidat à autre chose que notre respect et notre écoute.

« Le temps n’y fait rien à l’affaire,
Quand on est con, on est con…. »,

chantait Brassens. Quand on est pertinent aussi, non ?

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2 Responses to “Éloge des vieux politiciens”

  1. Eric Chalmel dit :

    Très cher Pascal que j’aime, nous sommes conscrits si je ne me trompe, et dans conscrit il y a écrit… comme dit si bien la chanson de Brassens qui clôt ta chronique et ouvre ma modeste réponse.
    Où as-tu vu, nom d’une pipe en bois, que je veuille, dans une « tentation quasi totalitaire » – j’ignorais qu’on pût être quasi totalitaire, et je te rends grâce de la nuance -, que je veuille, dis-je, mettre à sécher des élus blanchis sous le harnais et leur dénier toute fonction tribunicienne, moi qui n’aime rien d’autre que le verbe en politique ? Il m’est déjà arrivé de me prononcer sur la limite d’âge et sur le nombre de mandats dans le temps : je suis opposé à réglementer ces questions, aux électeurs de savoir s’ils veulent des élus cacochymes en place depuis le bienheureux Félix Faure. J’ai trop d’admiration pour Mitterrand pour nous priver de ces vieillards romanesques qui font le charme des grandes monarchies.
    Tu me fais une querelle (amicale) sur mon post post-Delanoë. Le toujours fringant Bertrand Delanoë, soudainement invité par Inter, descend en flammes son camarade socialiste Benoît Hamon, pour rendre hommage au preu Macron. Je me suis borné à poser la question de la légitimité d’une telle invitation, le fringant Bertrand n’ayant guère eu d’autres apparitions ces derniers temps. Il va de soi que l’ex-maire de Paris a parfaitement le droit de s’exprimer comme il le souhaite (comme d’ailleurs son prédécesseur, scandaleusement muselé par son cerbère d’épouse, et comme tous les maires de Paris d’hier et d’aujourd’hui, depuis Flesselles et Bailly, et même Étienne Marcel si l’on veut, jusqu’à Anne Hidalgo). En fait, c’était plutôt à Inter, aux journalistes de la Matinale d’Inter que je posais la question. Pourquoi avoir choisi Delanoë, qu’on sait libéral et qu’on devine plus proche de Macron que de Hamon, si ce n’est pour ouvrir la vanne des ralliements socialistes au mari de la Brigitte ? À propos de Brigitte, l’autre, pourquoi par exemple ne pas avoir invité un homme politique d’envergure toujours en fonction à donner son avis sur la question ? Peut-être ai-je voulu insinuer, mauvais garçon comme je suis, que tout ceci participait d’une opération de propagande pro-Macron… Ressortir Delanoë à point nommé, lui qui n’a plus rien à défendre que son droit à la parole, permettait, qui sait ? à beaucoup d’autres, encore attachés à quelques fauteuils, de s’exprimer par sa bouche éloquente. Il est vrai que ces gens-là ont des responsabilités et vraisemblablement pas le temps de soutenir le candidat désigné de leur parti.
    C’est tout ce que j’ai voulu dire, mauvais esprit aidant te donnant l’occasion d’une nouvelle chronique fort talentueuse, ce dont je me félicite. Je te souhaite bonne campagne (pour Hamon) et suis, de ta Longévité et Moultitude démocratique,
    le très humble admirateur.

  2. marnot patrick dit :

    Là, tu FRAP très fort camarade Pascal et je partage ton avis.

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